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La réalité de nos actions avec le REEJER - Témoignage

Vendredi 15 février 2019

Exaucée K. est une jeune adolescente de 15 ans, quatrième d’une fratrie de sept, ayant grandi à Moanda, une ville située à 800 km de Kinshasa en République Démocratique du Congo. Avant que la jeune adolescente soit accueillie au centre N’dako Ya Biso (« Notre Maison » en lingala) de la Communauté du Chemin Neuf, une structure membre de notre partenaire local, le REEJER, l’adolescente a vécu le même malheureux destin que beaucoup d’enfants et d’adolescents en République Démocratique du Congo. En effet, alors qu’elle vivait paisiblement avec ses parents dans une maison à Moanda, elle se rendit un jour avec sa mère dans une Eglise de Réveil que celle-ci fréquentait, et le pasteur l’accusa soudainement de sorcellerie sans que rien ne l’ait laissé présager. Face à ces accusations, la mère de la jeune Exaucée l’abandonna dans l’église même, en tentant de convaincre le pasteur qu’elle n’était pas sa fille biologique. Le pasteur tenta ensuite d’exorciser l’enfant mais finit par conclure qu’elle ne pourrait être guérie. Par conséquent, il la chassa de l’église et elle n’eut comme seul refuge que la rue. Après y avoir vécu quelques temps, Exaucée décida de s’enregistrer en tant que réfugiée venant d’Angola pour pouvoir se rendre à Kinshasa, où elle espérait pouvoir retrouver une tante dont elle ignorait l’adresse. Une fois à Kinshasa, c’est sans surprise qu’elle ne sut pas où aller et qu’elle fut confrontée à la violence des rues de Kinshasa et à la précarité. C’est alors qu’au mois de juillet 2018, le service social de la commune de Limete l’amena au centre N’dako Ya Biso, qui entrepris toutes les mesures possibles pour lui permettre de rentrer chez elle. Séraphine E., une collaboratrice du centre, se rendit à Moanda accompagnée de la jeune fille, à la recherche de ses parents. Le père d’Exaucée fut surpris et ému de voir que sa fille soit toujours en vie, et il la serra intensément dans ses bras lorsqu’il la vit. Quant à la mère d’Exaucée, celle-ci n’était plus rentrée à la maison depuis quelques temps. C’est au terme d’une médiation menée par la structure membre du REEJER, entre le père d’Exaucée et cette dernière, qu’il fut convenu par consentement mutuel que la jeune fille retournerait vivre avec son père. La réunification eu lieu le jour même et Exaucée fut inscrite en 3ème année du secondaire, dans une école de la place.

Etant donné l’ampleur du phénomène, difficile à quantifier avec exactitude mais estimé à plusieurs milliers par l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides et jusqu’à 70% pour les enfants de la rue de Kinshasa selon Human Rights Watch, ainsi que les graves conséquences en découlant pour la survie, l’intégrité et la dignité des enfants, la protection des ‘enfants dits sorciers’ est un des domaines d’action principal de notre partenariat international avec le REEJER. Les causes de ce phénomène s’inscrivent dans le contexte congolais des croyances liées à la sorcellerie, mais sont aussi influencées par une complexité de facteurs économiques, politiques et sociaux. L’influence des Eglises de Réveil quant à la persévérance du phénomène n’est pas négligeable. En effet, la fréquentation de ces églises de type apocalyptique, conduise à un comportement attentiste de la population qui pense que tous les problèmes quotidiens seront résolus par la volonté de Dieu. Mais surtout, ce type d’églises, fréquentée par la mère de la jeune Exaucée, jouent un rôle essentiel dans la mise en évidence de la figure du sorcier dans l’imaginaire collectif de la société. Ces dernières rendent le sorcier omniprésent dans la société en le diabolisant dans leur discours et proposent également, comme cela a été le cas pour Exaucée, des thérapies de libération contre rémunération. Néanmoins, malgré de potentielles ‘réussites’ de la thérapie, la plupart des enfants accusés de sorcelleries ne peuvent pas être réinsérés dans leur famille, celle-ci craignant leur propre enfant.

L’article 160 paragraphe 2 de la loi N° 09/001 du 10 janvier 2009 portant protection de l’enfant, consacre une peine d’un à trois ans de servitude pénale principale et une amende de deux cents mille à un million de francs congolais pour toute personne accusant un enfant de sorcellerie. Cependant, l’ensemble des mesures d’application nécessaire à la mise en œuvre de cette disposition n’a toujours pas été adopté, déjouant cette loi de tout impact pour la protection de l’enfance. L’adoption des mesures d’application nécessaire par le gouvernement congolais figure par ailleurs, parmi les recommandations que fera le REEJER accompagné par Apprentis d’Auteuil et Apprentis d’Auteuil International, à l’Etat congolais, lors des prochaines pré-sessions de l’Examen Périodique Universel de la République Démocratique du Congo à l’ONU, en avril prochain.

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